La neutralité suisse est rassurante 

Il y a quelques jours, l’Arabie Saoudite a interdit les Blackberry sur son territoire. La raison? Ryad ne pouvait accéder à l’enregistrement des données cryptées qui transitent sur ces smartphones. Le fabricant canadien RIM, qui stocke ces informations entre autres aux Etats-Unis, n’autorisait pas les Saoudiens à en prendre connaissance même lors d’une enquête de sécurité intérieure liée au terrorisme. L’interdiction du Blackberry a permis de débloquer la situation en quelques jours. Désormais, RIM pourrait autoriser l’accès aux données cryptées aux autorités saoudiennes. On le voit: le secteur de la sécurité est régi par des intérêts nationaux. Ce qui peut provoquer des conflits d’intérêts. «Aujourd’hui, les clients se méfient d’une solution de sécurité américaine, analyse Carlos Moreira, créateur de la société Wisekey, acteur mondial de la sécurité numérique. Ils craignent une solution chinoise ou russe. Dans tous les cas, ils redoutent des problèmes de défense et de confidentialité.»

Ces craintes sont-elles exagérées?

Je vais vous donner un exemple. Les grandes banques suisses refusent encore d’adopter les systèmes d’identification digitale IDenTrust, un standard de sécurité organisé par 36 banques américaines permettant d’effectuer des transactions par Internet à partir d’un système d’identification électronique ou de «signature numérique». Sans l’utilisation d’une infrastructure à clé publique, les banques suisses perdraient le contrôle de la technologie et de l’accès à leurs données. Elles ne pourraient plus garantir le secret bancaire. Cela va plus loin: une banque qui utilise un produit de sécurité développé par une grande puissance ne peut pas garantir une totale confidentialité, en raison de leur vision géopolitique de la sécurité. En outre, elle ignore ce que le constructeur du sytème a pu introduire dans le code. S’est-il réservé un accès privilégié, «backdoor»? Ce contexte de méfiance envers les grandes nations et leurs grandes sociétés constitue une chance stratégique pour la Suisse en raison de sa neutralité.

Pourquoi?

La sécurité digitale est un domaine sensible dans lequel la Suisse dispose d’un atout: sa neutralité. C’est pour cela que Wisekey a pu signer des accords de codeveloppement de solutions au Brésil, en Russie, en Inde, aux USA et en Israël. La neutralité suisse rassure les consommateurs et les institutions de ces pays. La Suisse offre une alternative neutre. Ce positionnement lui permettrait de jouer un rôle de premier plan dans un marché qui est gigantesque. Selon une récente enquête du «Washington Post», l’industrie du renseignement emploie plus de 850 000 collaborateurs aux Etats-Unis. Au niveau global, il y a de la place pour une trentaine d’entreprises de la taille d’un Logitech qui affiche trois milliards de chiffre d’affaires par an. Si elle coordonne ses efforts, la Suisse peut percer au niveau mondial. Dans ce secteur qui représentera bientôt une centaine de milliards de dollars par an, la Suisse compte plusieurs entreprises de haut niveau. Comme les sociétés genevoises Wisekey, leader mondial de l’identification digitale pour les transactions électronique, VisionX et ID quantique, du professeur Nicolas Gisin qui a développé avec les Banquiers privés genevois la cryptographie quantique.

Qu’est-ce qui empêche les Suisses d’en profiter?

Les Suisses attaquent en ordre dispersé. Chacun développe sa solution dans son coin. La Confédération et les grandes banques pourraient favoriser l’émergence d’une industrie suisse de la sécurité digitale, réunir les différents acteurs, les fédérer. Elles pourraient servir de catalyseur et de rampe de lancement pour les sociétés suisses de la sécurité digitale. Curieusement, banques et autorités agissent à l’inverse du bon sens. Au lieu de valoriser le collectif suisse, elles jouent en individuel et font concurrence aux entreprises suisses. L’absence d’une vision, d’une stratégie globale pour l’ensemble du secteur est pénalisante. Elle empêche les sociétés helvétiques de tirer un parti commercial de la neutralité suisse à l’étranger. La Suisse émiette ses forces au lieu de les unir. Elle est en train de manquer une opportunité importante.

Que faudrait-il faire?

En fait, la Suisse manque un chef d’orchestre qui coordonne la recherche dans les Ecoles polytechnique, le développement de produits dans les entreprises et qui en structure la commercialisation. Le marché de la sécurité digitale est global. Mais la Poste, la Confédération, les banques suisses pensent local. Elles tentent de réaliser elles-mêmes des solutions, alors que ce n’est pas leur métier. Le projet SuisseID de signature électronique développé par la Poste est lourd - il faut une clé usb. En plus, il coûte cher: 70 francs. Mais surtout, il est déjà dépassé. Aujourd’hui, sur l’iPhone, Wisekey offre les mêmes avantages, notamment la signature électronique et l’identification d’un client, avec une simple application à télécharger pour 1 francs 10 dans le monde entier.

Les grandes banques ont pourtant les moyens d’être à la pointe?

Même avec un bon produit, une société de sécurité numérique appartenant aux banques, manquera de possibilités commerciales à cause d’un conflit d’intérêts latent. La société Swisskey, qui appartenait aux banques, a fait faillite en l’an 2000 pour cette raison. Aujourd’hui, il existe un moyen de contourner cet obstacle. Une société comme Wisekey, présente dans une trentaine de marchés, peut commercialiser à l’international une solution intéressante développée par une banque suisse ou une société contrôlée par les banques. En jouant collectif, chacun y gagne. En Russie par exemple, vous ne pouvez pas vendre un produit de sécurité digitale ne respectant pas les règles cryptographiques russes qui sont particulières. Wisekey dispose de ce savoir-faire. Elle peut le mettre à disposition d’entités plus petites.

Voyez-vous d’autres obstacles à l’émergence d’une industrie suisse de sécurité digitale?

Il y a autre chose: un problème de relations entre Romands et Alémaniques. Tout se passe comme si les Alémaniques jalousaient les Romands. Si une société romande propose un nouveau produit, les Alémaniques ne s’en réjouissent pas. Ils semblent au contraire en prendre ombrage, comme si cela les mortifiait. Pourquoi? Je l’ignore. Mais souvent, au lieu d’acheter une solution romande, ils préfèrent développer un autre produit de leur côté ou acheter un tel article auprès d’une société étrangère. Même si cela leur coûte plus cher. Même si cela entraîne une perte de temps. Même si le résultat est moins performant.

Un exemple?

En Suisse, Wisekey a participé à la première mondiale du vote électronique dans le canton de Genève en l’an 2000, avec un système d’identification également applicable dans le monde bancaire. Dix ans plus tard, la Confédération et les cantons n’ont toujours pas adopté cette solution reconnue sur un plan international. Aux Etats-Unis, si une entreprise californienne fait une percée dans un domaine, New York adopte son produit sans tarder. Entre Américains, malgré les distances énormes qui les séparent, il existe une véritable solidarité. En Suisse, les jalousies et la compétition entre cantons morcèlent le marché intérieur et désunissent les forces. Cet état d’esprit coûte cher économiquement. Il entrave le déploiement des sociétés romandes sur le plan suisse et de l’ensemble du secteur au niveau mondial.

 

interview: giuseppe melillo